Maître d'Amour
L'enfant
est extrêmement sensible à ce qu'il perçoit de l'adulte et souhaite
ardemment lui obéir; nous n'avons pas idée à quel point il est prêt à
nous obéir jusque dans les cellules de son corps, parfaitement, toujours
; c'est même là ce qui le caractérise [...]
L'enfant est d'une sensibilité extrême et à tel
point impressionnable, que l'adulte devrait surveiller ses mots et
gestes car ils restent gravés dans la mémoire du petit. Il n'est
qu'obéissance, car pour lui l'obéissance c'est la vie.
L'adulte
est un être vénérable, aimé; de sa bouche surgit la sagesse qui le
guide. L'enfant en est frappé, comme d'un projectile spirituel pénétrant
dans son cœur.
Par conséquent, face à
un caprice, sachant que l'enfant est toujours prêt à nous aimer et à
nous obéir, nous devons nous dire qu'il doit s'agir d'un acte vital et
d'une défense qui lui est indispensable.
L'enfant
aime l'adulte : ayons cela bien présent à l'esprit. Nous disons : « Que
l'adulte aime l'enfant ! Que la mère aime l'enfant ! » De
l'institutrice aussi, nous disons : « Qu'est-ce qu'elle aime les enfants
! »
On dit qu'il faut apprendre aux
enfants à aimer leur mère, leur père et leur institutrice; il faut leur
apprendre à aimer tout et tout le monde. Mais qui est donc ce maître
d'amour qui prétend leur apprendre l'amour ? Est-ce celui-là même qui
voit des caprices dans chacune de leurs manifestations et ne pense qu'à
se défendre d'eux ? L'adulte ne peut devenir maître d'amour sans s'y
préparer tout spécialement et sans ouvrir les yeux de sa conscience pour
découvrir un monde plus vaste.
L'enfant aime énormément l'adulte. A son coucher, il veut toujours
quelqu’un qu'il aime auprès de lui. Et l'être aimé réplique : « Ne
cédons pas à ce caprice : l’enfant ne doit pas prendre de mauvaise
habitude de ne savoir s'endormir sans quelqu’un à ses côtés. »
Ou bien : « L'enfant veut s'assoir à table avec nous et pleure si on
l'en empêche, comme s'il prétendait que nous ne mangions pas ! » Voilà
la voix d'un adulte sans amour pour les enfants.
L'enfant souhaite être présent quand les personnes qui lui sont chères
s'attablent. Lui ne mange pas : c'est un petit dans sa première année de
vie, il ne boit que du lait. Pourtant, il pleure quand nous mangeons et
ne pleurerait pas s'il pouvait rester auprès de nous. Ou bien il
pleurniche quand celui qui mange l'oublie : il demande à être regardé et
pris en considération dans la conversation.
Qui pleurera demain à cause du simple et immense désir de nous voir,
même en jeûnant, pendant que nous mangeons ? Que nous serons tristes un
jour de nous dire : « Personne ne pleure pour que je sois à côté de lui
quand il se couche. Chacun pense pour soi et s'endort la tête pleine des
pensées de la journée, personne ne se souvient de moi ! »
Seul, l'enfant se souvient, et dit chaque soir : « Ne me quitte pas,
reste avec moi !» Et l'adulte : « Je ne peux pas, j'ai plein de chose à
faire. Mais enfin ! Qu'est-ce que ce caprice ? » Et l'on songe à le
reprendre, de crainte qu'il ne rende tout le monde esclave de son amour !
Parfois en se levant le matin, l'enfant réveille le père et la mère qui
voudraient continuer à dormir : en règle générale, il s'agit là d'un
caprice dont tout le monde se plaint. L'enfant qui quitte son lit est un
être pur qui fait ce que nous devrions tous faire; tout le monde
devrait se lever, quand le soleil se lève. Les parents dorment encore et
ce petit être les rejoint comme pour leur dire : « Apprenez à vivre
avec sainteté, le matin, il faut se lever ! » Mais l'enfant n'est pas un
maître, il les rejoint seulement parce qu'il les aime; dès son réveil,
son désir le conduit auprès des personnes aimées, quitte à traverser des
pièces encore sombres aux volets fermés qui empêchent la lumière du
jour d'y pénétrer avant l'heure. L'enfant avance, trébuche, ne craint
pas le noir ni les portes fermées, rejoint son père et sa mère, les
effleure tout doucement. Combien de fois disons-nous : « Enfant, ne me
réveille pas le matin ! » Et l'enfant répond : « Je ne t'ai pas réveillé,
je n'ai fait que t'embrasser ! » Et les parents songent à comment le
reprendre. Quand cela nous arrivera-t-il à nouveau dans la vie que
quelqu'un, dès son réveil, coure vers nous surmontant toutes sortes
d’obstacles, sans vouloir nous réveiller, seulement pour nous voir et
nous embrasser ? Qui jamais fera cela pour nous ?
Nous disons qu'il nous faut reprendre l'enfant de ces caprices; pourtant nous ne sommes pas insensibles à ces gestes d'amour.
L’enfant
aimant réveille – non seulement le matin – les parents qui dorment trop
longtemps et s'endorment souvent dans leur vie ! Nous avons tous
tendance à nous endormir sur les choses, et il nous faut un être nouveau
qui nous réveille et nous garde éveillés avec des attitudes qui ne sont
pas les nôtres, un être qui agit différemment de nous et chaque matin
nous dit : « Regarde, il y a une autre vie, vis mieux ! »
Vivre
mieux, car l'homme aurait tendance à sombrer dans la dégénérescence et
l’enfant l'aide à aller vers le haut. S'il ne prête pas attention à
cela, l'adulte se perd, se couvre peu à peu d'une carapace dure et
devient insensible.
Maria Montessori, Extrait de L'enfant dans la famille, 1936.



















